A Marseille, le Printemps s’installe en début d’été !

Quand j’ai vu passer sur Twitter un extrait du journal de France 2 démontrant qu’il y avait eu fraude aux procurations avant le premier tour des municipales à Marseille, je me suis dit que ce n’était plus possible. Des candidats LR avaient mis en place un système de « procurations simplifiées » et avaient même réussi à obtenir 51 procurations de personnes vivant dans un EHPAD, certaines d’entre elles étant atteintes de la maladie d’Alzheimer… Depuis la fin du confinement, la campagne pour le second tour des municipales devenait folle : on a vu de fausses affiches de Michèle Rubirola, présentée avec Mélenchon, placardées sur les murs de la ville, annonçant l’ouverture de salles de shoot dans tous les quartiers, l’arrivée massive de migrants et la bétonisation des quartiers sud pour y faire construire des HLM, puis les annonces de la bouche de Martine Vassal (candidate LR) de l’arrivée un jour des « blacks blocks », le lendemain des « chars russes », ou encore des « révolutionnaires cubains ou vénézuéliens ».  On en était au delà du supportable !

En août, cela va faire 7 ans que nous avons emménagé ici, initialement pour 3 ans. Quand lors d’un week-end « découverte », quelques semaines avant le déménagement, nous avons posé nos valises sur le Vieux Port, j’ai pensé que ce devait être agréable de vivre ici. Et ça l’est, encore plus que je ne l’avais imaginé. Parfois, entre « néo-Marseillais », on se dit qu’il faut laisser déblatérer les médias : le trafic, les fusillades, la saleté, l’insécurité… Nous, on voit le soleil toute l’année, la mer qui brille, les collines qui nous entourent, les cigales et les gabians… Les sorties en mer, au printemps et à l’automne, avant que les touristes arrivent, ou quand ils sont partis. On passe la journée sur les îles du Frioul, à vingt minutes de bateau. De la plage, on voit la ville au loin, et on croit pourtant qu’on est en vacances au bout du monde.

Mais bien sûr, je vous parle de la Marseille de ceux qui ont les moyens financiers d’en voir les atouts. Dans certains quartiers, les gens vivent assis sur les trottoirs et leur dénuement saute aux yeux. La Belle de Mai, dont le nom me faisait rêver quand j’étais enfant, n’a rien d’un paradis, c’est même l’un des quartiers les plus pauvres d’Europe. C’est tout près de chez moi, et j’y passe tous les jours ou presque. Ce n’est pas un endroit « qui fait peur » comme certains le disent même à Marseille. C’est juste qu’ici, d’une rue à l’autre, on ne vit pas dans la même réalité… D’un côté on a faim, de l’autre on gaspille. Et bien sûr, si l’entraide est réelle, car depuis longtemps les collectifs citoyens se bougent, on ne peut rien faire d’efficace à long terme si les initiatives sont contrariées par une mairie décidée à « chasser les pauvres ».

Car il y avait notre maire, depuis 25 ans, et sa cour, qui non contents de vider les caisses de la ville, ont laissé se délabrer des quartiers entiers. Dans le centre-ville, huit morts sous les gravats d’un immeuble qui s’est effondré sur ses habitants le 5 novembre 2018. Certaines écoles sont également dans un état tel qu’elles menacent de s’écrouler à leur tour… Bien sûr j’ai participé aux manifestations, j’ai signé des pétitions. Rien ne se passait. Si, un accord à 1 milliard d’euros, pour la rénovation des écoles uniquement par des grands groupes du BTP,  a été dénoncé et annulé.

Une amie m’a parlé très tôt de Mad Mars, un mouvement citoyen, né de l’initiative d’Olivia Fortin il y a bientôt deux ans, qui voulait « changer les choses ». J’ai adhéré mais je n’y croyais plus, je ne suis pas allée aux réunions.
De Mad Mars a émergé le Printemps Marseillais, constitué de toutes les sensibilités de gauche, d’écologistes, et de 50 % de citoyens, et une candidate, Michèle Rubirola, 63 ans, écolo, médecin dans les quartiers nord de la ville.

Je suis allée avec mon mari à la permanence du Printemps deux semaines avant le second tour. Nous y avons rencontré des gens qui y croyaient et qui nous ont donné envie d’y croire. On a tracté sur les marchés, à la sortie des métros. J’ai été déléguée dans un bureau de vote lors du second tour, mon mari y était assesseur. Et le soir du 28 juin, le Printemps Marseillais est arrivé premier avec 13 000 voix d’avance, mais la candidate de la droite a proclamé, toujours du même ton crâne qu’elle n’avait « pas perdu » puis dans la semaine elle a annoncé qu’elle se retirait au profit du plus âgé de sa liste, « RN compatible » de 76 ans qui, en cas d’égalité lors du 3e tour, gagnerait au bénéfice de l’âge.
Comment est-ce possible de se moquer des électeurs de cette façon, de démontrer en permanence que sa seule ambition est de garder le pouvoir ? La loi PLM (Paris-Lyon-Marseille) organise le vote par secteurs : on élit donc des conseillers qui choisissent le maire lors d’un troisième tour. Les secteurs n’ayant pas tous le même « poids » en conseillers, les 13 000 voix d’avance ne fournissaient au Printemps Marseillais que 3 conseillers supplémentaires (42 vs 39, il en fallait 51 pour avoir la majorité absolue).

Une nouvelle pétition est apparue sur Change.org, un rendez-vous a été fixé devant la salle du conseil municipal qui allait élire le maire samedi à 8h. A 9h, nous avons accueilli Michèle Rubirola et ses colistiers sous les vivats, et la plupart des autres élus ont préféré passer par une autre entrée.
Le conseil municipal a commencé peu après 9h30. Les infos filtraient rapidement à l’extérieur, via les journalistes qui faisaient des allers-retours et les réseaux sociaux. Nous avons appris tout de suite que le RN se retirait du vote. Il devenait donc évident que le ralliement de Samia Ghalli (candidate de gauche qui avait annoncé la veille qu’elle ne rejoindrait le Printemps Marseillais qu’à la condition d’être première adjointe, proposition refusée par le Printemps qui ne voulait pas céder au chantage) à l’une ou l’autre partie la rendrait majoritaire. Mais Samia Ghalli avait finalement décidé elle aussi de se présenter au poste de maire. Aucune majorité n’a donc émergé du premier tour.

Quand nous avons appris que ce vote était suivi d’une suspension de séance, nous avons rejoint notre amie Claire et ses amis dans un café pour attendre. Parmi nous, Anne était très confiante. Elle avait fait partie des tout premiers adhérents à Mad Mars. « On a déjà réussi l’impossible plusieurs fois, alors cette fois encore, on va gagner« . Je ne partageais pas du tout son optimisme. Quand la suspension de séance a été prolongée par une pause déjeuner, nous avons nous aussi pris place à la terrasse d’un restaurant, le plus proche de l’entrée du conseil, pour ne rien rater, au cas où. Depuis le matin, tout le monde chantait (« laissons, laissons, entrer le soleil » – chanson préférée de Michèle Rubirola et tellement en lien avec ce que nous attendions, ou « on a voté, on veut les clés !« , « Michèle, Marseille, sont des noms qui vont si bien ensemble« , « Nous sommes tous des enfants de Marseille« , et un groupe de jeunes filles autoproclamées pompom girls ont lancé dans l’après-midi un « pool party chez Samia Ghalli » qui a même fait rire les CRS qui nous surveillaient depuis le matin).

Au retour du déjeuner, Samia Ghalli est venue sous les sifflets annoncer qu’elle se retirait de la course et donnait ses voix à Michèle Rubirola. Les cris se sont transformés en « Samia, avec nous ! » et nous avons alors attendu le second vote et son dépouillement pour avoir confirmation que la maire que nous avions choisie était enfin officiellement élue. Elle est sortie avec son équipe et je crois que le moment était aussi magique pour la foule rassemblée derrière les barrières que pour les nouveaux élus. Je n’aime pas la foule en général (premier jour des soldes, au secours !), mais j’adore l’énergie des foules qui manifestent. Etre ensemble pour revendiquer, ça galvanise. La plupart du temps, on défile, puis on rentre chez soi, espérant qu’il se passe quelque chose. Là, on a manifesté et on a gagné le jour même ! Juste quelques heures et une victoire. C’était extraordinaire. Extraordinaire aussi parce que justice était en partie rendue (comment aurait-il été possible, au nom des morts de la rue d’Aubagne, de laisser au pouvoir une équipe qui jamais n’a montré la moindre compassion ?) et que l’espoir était enfin là. Combien de fois nous sommes-nous dit « cette ville a tellement d’atouts, mais…« . Combien de fois avons-nous entendu « Ah, vous habitez Marseille, ce n’est pas trop dur ? » suivi, au choix, d’un sourire compatissant ou d’un rictus condescendant…

J’ai vu passer sur Facebook au soir du second tour un post d’une femme qui disait « merci aux Parisiens (si on n’est pas né à Marseille, on est définitivement « Parisien ») de ne pas s’être résignés« . Elle précisait qu’il y avait à Marseille « 1/3 de clientélistes, 1/3 d’abstentionnistes (60 % en réalité) et un tiers de « Parisiens » qui ont refusé le système, ont voté, se sont mobilisés ». Je ne sais pas s’il s’agissait de « Parisiens », mais ceux qui ont dit non au système étaient encore là samedi, foule joyeuse et bigarrée, des jeunes, des vieux, des familles, des habitants de tous les quartiers…

A la sortie du conseil municipal, j’ai dit à Olivia Fortin qui s’est arrêtée devant nous qu’avant j’habitais Marseille, et que désormais je serai fière d’être marseillaise, et elle m’a répondu, dans un grand sourire sincère « c’est ce qu’on souhaite pour tous les Marseillais« .
La route est encore très longue évidemment, mais nous serons nombreux à faire le chemin en compagnie du Printemps Marseillais pour que cette ville si belle, qui a tellement d’atouts, soit enfin réunifiée, qu’on arrête de distinguer Nord/Sud, riches/pauvres… Des écoles rénovées, des crèches dans tous les quartiers, des logements décents pour tous, ce sont les premiers axes du programme.
Et ensuite ? Rassurer les investisseurs, donner envie aux entrepreneurs de s’installer, permettre aux familles d’emménager, assurer aux chômeurs de trouver du travail, proposer à ceux qui ont trop chaud de s’asseoir à l’ombre d’un arbre (il y a du béton partout !!!)  ? J’y crois !

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