Travailler autrement : Laurence Perchet, formatrice en communication globale et droit de la communication

 

Je connais Laurence « virtuellement » depuis que je travaille en freelance. Elle aussi faisait partie de la bande des lecteurs/commentateurs du Blog du Freelance. C’est elle qui a le plus souvent commenté mes articles ici, et je l’en remercie !
Comme moi, Laurence a déménagé, de Lille à Tours. C’était il y a 8 ans et elle aussi a expérimenté les déconvenues liées à la découverte de pratiques et d’habitudes totalement différentes de celles qu’elle connaissait. Si aujourd’hui elle reconnaît avoir gagné en qualité de vie (elle habite une maison avec un grand jardin, peut limiter l’usage de sa voiture et donc l’attente dans les bouchons…), elle a traversé nombre de difficultés qu’elle n’avait pas du tout imaginées avant de changer de région.

Tu t’es « réinventée » professionnellement plusieurs fois, peux-tu nous raconter ton parcours ?

Je n’ai pas vraiment pratiqué le métier pour lequel je me suis formée, juriste en droit des affaires, mais qui m’a beaucoup aidé aussi bien dans la vie personnelle que professionnelle. J’ai commencé par une activité commerciale dans une entreprise de vente de crédit à distance, puis postulé à la communication corporate. A 26 ans, je bifurquais déjà. C’était en 1992. Communicant corporate c’était un métier récent à l’époque, et j’ai connu la fin de l’ère de l’analogique avec le passage au numérique. Les journées de montage de films en régie étaient facturés 10 000 francs (nouveaux) ! On imagine mal facturer 10 000 euros la journée de montage aujourd’hui ! J’ai forgé le poste que j’occupais à ma personnalité en mettant au service de la communication interne tous les supports, par curiosité aussi, le print, la PAO, la formation multimédia, l’événementiel sportif ou corporate, l’Intranet, une révolution en 1997, le web… on était très avancé à l’époque ! J’avais un carnet de partenaires freelance : dessinateur, photographe, caméraman, preneur de son, réalisateur… Je les suivais sur les tournages des événements ou en régie. J’ai énormément appris. Il y avait même un ban de dérushage BETACAM SP dans mon bureau, que je pilotais avec un Mac de récupération et un logiciel en anglais ! Ensuite, j’ai eu envie de voir autre chose. Je me suis lancée comme consultante freelance. Sincèrement, au démarrage, c’était dur ! Passer d’un environnement de travail de 1500 personnes sur 3 sites avec des collègues qui te connaissaient bien à… une personne, soi-même, dans un salon-salle à manger de 20M2, c’est violent, il faut être motivé. J’ai connu des heures un peu sombres, des portes qui se ferment, des secrétaires qui t’envoient bouler au téléphone quand tu proposes un rendez-vous commercial. Ceci étant, le monde de la communication comme partout est petit. Des anciens partenaires de mission m’ont aidée, filé leur carnet adresses, parfois même sous-traité des missions. J’avais la réputation, justifiée d’ailleurs, d’aimer mon métier et d’être bosseuse, à l’époque… J’avais toujours eu un bon contact avec les partenaires de travail, surtout dans l’événementiel, le film, les gens sont très souples, disponibles, bosseurs, souvent de bonne humeur. Il y avait une forme de solidarité. Je n’ai jamais retrouvé cela par la suite. J’ai décroché en 2003 trois gros clients, dans des domaines complètement différents, qui m’ont permis enfin d’avoir un fond de roulement stable et de gagner ma vie. J’ai eu de belles missions mais j’ai dû faire une croix sur l’événementiel. Ca n’a pas été facile. Certains clients mettaient à disposition un bureau pour m’avoir sous la main. Je donnais aussi des cours en formation initiale, à la Fac, dans les écoles de communication, de commerce, en formation continue. J’essayais de transmettre tout ce que je savais. C’était pour faire bouillir la marmite mais au final, j’adorais ! Très enrichissant. Quand j’ai décidé de changer de région, en 2010, pour voir autre chose, je me suis dit que j’allais continuer à faire ce métier de communicante ailleurs, tout simplement…

Pensais-tu que « être freelance en Touraine » serait exactement la même chose que « être freelance à Lille » ?

Sur le principe, oui, mais c’était une erreur de raisonnement. J’ai approché le marché de la communication en Touraine exactement comme dans le Nord. J’ai démarché, book sous le bras, les quelques grosses agences de communication, les sites délocalisés de grandes entreprises qui, d’ailleurs, sont dépendants de Paris pour leur budget et actions. Ce qui n’a rien donné évidemment… On ne me connaissait ni d’Eve, ni d’Adam, même si j’avais des références à l’époque qui tenaient la route. Et j’avais rarement en face de moi un décideur avec l’intention de me confier une mission test, pour voir. Ce que j’avais beaucoup pratiqué dans le Nord, mais qui est surtout réservé aux grands groupes. La Touraine c’est une terre d’histoire, qui a accueilli les Valois, les Bourbons, laissant une empreinte majeure avec les châteaux royaux pour résidence mais aussi fiefs politiques. Et puis il y a la Loire, ce fleuve majestueux, aménagé depuis plusieurs années par la communauté urbaine pour y accueillir une activité touristique toujours plus intense. Ici, on est dans un temps calme, il y a une forme d’inertie autour du passé. C’est ce qui m’avait motivée pour venir m’installer dans la région. Et c’est ce qui m’a le plus frappée en arrivant, d’autant que j’étais passée un peu par Paris avant de poser mes valises… Si on compare au Nord, Lille Métropole c’est 1,1 million d’habitants, la 4ème agglomération après Paris, Lyon et Marseille. C’est une ancienne région industrielle, défigurée, encore qu’aujourd’hui les choses ont évolué, avec un esprit entrepreneurial très développé, qui a opéré une véritable reconversion économique, après l’effondrement du textile dans les années 80, dans les services, la grande distribution (pensons à la famille Mulliez et l’enseigne Auchan, Décathlon, Norauto, Leroy Merlin, Boulanger, Kiabi pour ne citer que celles-ci…), la vente à distance et… le numérique ! Le savoir faire en e-commerce a démarré dans le Nord, adaptation oblige, pour vendre à distance via le web et non plus par catalogue papier ! Dans l’imaginaire, la Touraine c’est Balzac, dont les habitants ici sont très fiers, avec ses chaleurs étouffantes l’été, ses grosses bâtisses aux pierres blanches de tuffeau, les roses trémières qui poussent le long des portails… Donc les mentalités sont forcément différentes.

Quels freins (ou barrières) as-tu rencontrés ?

Les freins étaient quand même importants : le fait d’être freelance, donc un individu isolé,  sans légitimité locale en fait ; mon âge, 47 ans. Et oui, dans la quarantaine avancée, même avec une bonne expérience, les entreprises ne se bousculent pas vraiment pas pour te recevoir ! C’est typique du mal du marché de l’emploi en France… Enfin, la culture freelance, c’est un état d’esprit, on est entrepreneur ! Beaucoup de personnes ne le perçoivent pas ainsi. J’avoue que si au départ, reconstruire un réseau ne me faisait pas peur, au bout de quelques mois, je me suis rendue compte que je tournais en rond. J’avais fait une étude de marché. Beaucoup d’auto-entrepreneurs ou de TPE dans la communication sur deux créneaux : le graphisme et le web. Les tarifs pratiqués étaient misérables. Ca casse le marché. Pas de vraie offre corporate, en relations presse par exemple, les prestations haut de gamme sous-traitées à Paris ! Je me suis démenée, peut-être pas forcément toujours dans le bon sens. Globalement, j’ai fait de belles rencontres, mais pas de missions sérieuses à la clef de toute cette énergie focalisée sur mon objectif !

Penses-tu que les choses auraient pu se passer autrement (réseaux locaux efficaces par exemple) ?

En fait, le réseau personnel est très long à construire. Des amis formateurs indépendants depuis de nombreuses années ont vécu la même chose. Je ne sais pas très sincèrement s’il existe des réseaux locaux efficaces pour les indépendants. Un peu plus aujourd’hui qu’il y a 9 ans car je croise des connaissances sur Facebook par exemple, qui participent à des nouveaux groupes d’entrepreneurs. Mais j’avoue personnellement avoir passé mon chemin avec mon investissement actuel dans la formation. Surtout, quand on creuse, on se rend compte que les indépendants qui s’en sortent bien ont des clients en dehors de la région, et plutôt à Paris, parce qu’ils avaient un point d’attache dans la capitale avant de débarquer en Touraine.

Qu’est-ce que tu apprécies le plus, dans ta nouvelle façon de pratiquer ton métier ?

Et bien j’ai gardé au fond une certaine liberté dans l’organisation de mon travail à la maison, puisque je continue de construire les modules de cours à mon rythme. J’avoue que c’est une partie du travail qui me plaît bien. Je retrouve un peu cette liberté de créativité que j’avais, quand je travaillais sur des dossiers clients. Je regrette toutefois deux choses : que certains étudiants ne soient pas plus curieux intellectuellement et que les modules de cours soient trop courts ! 20 heures pour expliquer le droit du e-commerce à des Master 2 ou 20 heures pour donner un cours de communication globale à des 3ème année en Bachelor, c’est peu… La formation aussi rogne sur le temps d’apprentissage. C’est frustrant. J’aimerais bien refaire de la formation continue en rédaction, mais ici, c’est compliqué. Enfin, avec l’épidémie de Covid-19, les choses ont basculé ! Les enseignements se sont faits sur des plateformes numériques. J’en ai utilisé 3 ou 4 différentes : Teams, Zoom, Blackboard, Livestorm… Il a fallu s’adapter. Pour certains profs, cela a été très dur. Comme j’avais suivi pas mal de Moocs ces trois dernières années, sincèrement, ça m’a aidé ! Il est difficile de dire si cette façon d’enseigner va se généraliser, mais je ne l’espère pas trop quand même. La rencontre humaine reste capitale dans la formation.

Quel est ton bilan 8 ans plus tard ?

J’ai balancé sur un pied, sur l’autre, pendant trois ans, cela m’a ralentie. Deux ans de cours d’anglais pour me remettre à niveau dans l’enseigne Wall Street Institute de Tours, pour avoir une chance supplémentaire dans la recherche d’emploi. L’ambiance était vraiment géniale avec des formateurs de tous horizons : américains, anglais, australiens ! Il n’y avait pas de représentation en local de l’association Communication et Entreprise, ex-UJJEF. J’ai lancé ma candidature pour créer une antenne à Tours, j’ai fait un flop ! Le Club de la presse était au point mort. J’ai su plus tard qu’il devait se restructurer. Pas non plus de visibilité donc de ce côté là. J’ai intégré pendant deux ans une association d’aide au retour à l’emploi des cadres. J’étais quand même un OVNI parmi les adhérents, des salariés cadres au chômage. Mais j’ai trouvé une famille, mis au point des actions de com’ pour se faire connaître, repris le site web, noué des amitiés. Toutefois, tout ceci n’a débouché sur rien de concret. Enfin, une dernière expérience de communicante a consisté à écrire pour la rubrique Patrimoine d’un magazine gratuit lifestyle de la métropole, et là, j’ai enfin croisé des communicants de métier ! Les responsables de communication ou attachés de presse des sites touristiques des châteaux de la Loire ! Malheureusement, le magazine était mal géré, le repreneur du support a fermé boutique. C’était vraiment dommage parce que je parcourais les sites de Touraine avec leur histoire pour écrire. Seule la formation a montré une petite ouverture dans toutes mes démarches ! Surtout, on m’appelait en me disant : « on a votre CV, on a besoin de vous !  » On n’imagine pas à quel point cela fait du bien d’entendre ça !

Aujourd’hui je donne des cours, mais je suis aussi tutrice de mémoire. Très honnêtement, cette mission me passionne ! Je suis de nouveau plongée dans l’univers de la communication le temps du coaching étudiant ! J’ai noué de bonnes relations avec certains directeurs d’établissements, des clients donc, je retrouve avec ces personnes le plaisir d’échanger professionnellement. Etre sur la même longueur d’onde dans le travail que l’autre, s’entraider, partager des projets, quel plaisir ! C’est plus rare aujourd’hui. En fait, je travaillais avec des personnes expansives, aussi bien côté clients que communicants partenaires dans le Nord, j’avoue que cela me manque…

Quel conseil donnerais-tu à quelqu’un qui changerait de région aujourd’hui ?

J’ai envie de dire, à la lumière de ce que j’ai vécu : tout dépend de ton statut ! Une mutation salariale, c’est plus facile. Mais la préparation en amont reste capitale. Freelance, il faut rester adaptable, être à l’écoute, proposer des solutions aux clients de la région, l’étudier, regarder le tissu économique, les besoins. Abandonner ses anciens réflexes. Se dire qu’on peut même changer de métier s’il le faut, en exercer deux pourquoi pas. Réorienter son offre, se former, et ne pas se mettre de barrière. Avec le temps, par exemple, j’ai monté des cours de droit de la communication, Internet, e-commerce, chose que je ne faisais pas dans le Nord, et je constate bien que peu de profs interviennent dans ce domaine. Il faut avoir le raisonnement juridique ET la connaissance du milieu du web par exemple. On n’est pas marié avec un métier pour la vie, ça c’est terminé. Monter un nouveau réseau, trouver des clients, c’est un travail de longue haleine. Il faut un bon mental, être soutenu, je pense que c’est capital…

Pour en savoir plus sur Laurence, vous pouvez consulter son blog.

  1. #1 par Tic&Clac le 8 juillet 2020 - 22:03

    Très instructif merci pour ce sympathique partage

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  2. #2 par guillaumemagat le 27 février 2021 - 06:49

    Laurence fut mon enseignante en « Cultures de communication » lorsque j’étais en BTS, ses savoirs sont riches et très intéressants, merci pour ce partage

    J’aime

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