Travailler autrement : Isabelle Matton, psychologue

Il y a quatre ans, Isabelle et son mari Michel, Parisiens tous les deux, ont décidé de s’installer dans le Sud avec leurs deux enfants. Michel dirige une entreprise en région parisienne, et fait des allers-retours. Isabelle, DRH, a toujours travaillé dans le domaine des ressources humaines, après avoir obtenu un DESS de psychologue clinicienne. Quand elle a évoqué avec son employeur parisien son souhait de s’installer dans les Bouches-du-Rhône, il lui a proposé de garder son poste en télétravail un semestre. Cela a duré finalement trois ans, avec des allers-retours réguliers à Paris, avant qu’elle ne décide de s’installer comme psychologue, « à domicile », puisqu’elle a pu créer son cabinet en rez-de-jardin de sa maison, à Aubagne.

Penses-tu que le travail à distance (à 800 km !) puisse s’exercer dans la durée ?

Il me semble que la réussite d’un travail à distance dépend de plusieurs facteurs :

  • Ton poste (tes responsabilités), et ce qu’il implique.  Si ton poste a une forte part de rédactionnel, il n’y a aucune difficulté à l’exercer à distance. En revanche, si au quotidien, tu as besoin d’échanger, d’avoir des informations rapidement, de « sentir » un climat social, comme le nécessite un poste de DRH, cela peut s’avérer sur le long terme un exercice compliqué et très frustrant.
  • La qualité de ta relation avec ton N+1 et ton équipe. La confiance est absolument incontournable pour pouvoir faire son travail sereinement, sans avoir à se justifier. De part et d’autre, on peut beaucoup fantasmer. Mon PDG, pour plaisanter, quand il m’appelait, me disait « je suis désolée de te déranger au bord de ta piscine », alors que pour moi, il aurait été inconcevable de faire autre chose que mon travail. Je suis quelqu’un de très discipliné et sérieux, ce qui je pense, reste un atout pour bien travailler à distance, mais personne ne te voit travailler (d’où le doute) et moi, de mon côté, je savais que je n’étais pas dans la boucle de toutes les informations car communiquer demande des efforts et si tu n’as pas ton collaborateur à proximité, tu interagiras en différé avec lui, il y aura donc une perte d’information.
    Il faut particulièrement soigner sa communication car les échanges se font par écrit ou par téléphone, et sont sujets à interprétation. Par écrit, on peut imaginer un ton inadéquat et au téléphone, il faut surtout bien penser à reformuler pour s’assurer d’avoir compris le message. A distance, nous sommes amputés de plusieurs sens qui nous aident, sans que nous en ayons conscience la plupart du temps, à décrypter plus finement les messages de nos interlocuteurs.
  • Le rythme de tes A/R au bureau. Je montais très peu en IDF au tout début. Du coup, chacun de mes passages était dense, speed, je n’avais plus le temps d’échanger quand ce n’était pas prévu… Je me mettais une pression énorme. Je devais être très désagréable :-).
    Je dirais que le bon rythme aurait été 2 jours pleins sur place chaque semaine ou une petite semaine tous les 15 jours. Si c’était à refaire, c’est ce que j’aurais changé.

Avais-tu imaginé que ton installation dans le Sud t’offrirait un jour la possibilité de changer de métier et de statut ?

En aucun cas car j’avais mis la psychologie de côté depuis longtemps.
Pendant 20 ans, j’ai toujours cherché à rejoindre un métier qui se rapprocherait d’avantage de la relation d’aide (ce à quoi j’aspirais fondamentalement : j’ai passé l’écrit du concours d’infirmière (mais ne me suis pas rendue aux examens oraux), j’ai obtenu le diplôme de médiateur familial, mais je n’ai jamais renoncé aux Ressources Humaines. Ce n’était jamais le bon moment pour OSER changer de métier.

Qu’est-ce que tu apprécies le plus dans ta nouvelle vie professionnelle ?

J’apprécie avant tout la stimulation intellectuelle qu’elle m’apporte. Démarrer une activité pour laquelle tu es diplômée depuis 20 ans, mais que tu n’as pas exercée, nécessite de rafraîchir tes connaissances. Je sais que le syndrome de l’imposteur n’était pas loin ;-). Alors j’ai décidé de m’outiller, et de façon la plus large possible!
Ensuite, chaque patient, chaque rencontre, bousculent. Je me dois d’être inventive. Et j’aime vraiment la posture de thérapeute si particulière.
Ce que j’aime, après 20 ans d’expérience en entreprise, c’est de pouvoir prendre des décisions totalement assumées, conformément à mon éthique.
Et enfin, j’ai la liberté dans mon organisation, surtout car mon activité démarre, ce qui me laisse pour le moment du temps pour ma vie privée et familiale ou toute activité que je souhaiterais entreprendre.

As-tu dû suivre une/des formations ? Penses-tu que c’est indispensable ?

J’ai eu une formation très analytique (psychologie dynamique). Je me forme à la sophrologie depuis 6 mois, ai suivi un premier module de formation à l’EMDR, et surtout, je lis beaucoup (sur les TCC, la PNL, la thérapie de couple, la psychologie positive…) pour m’ouvrir le plus possible à différentes approches et pratiques.
La psychologue que j’aurais été il y a 22 ans n’est pas celle que je suis aujourd’hui. L’expérience de la vie te permet de prendre de la distance avec tes apprentissages, de les remodeler, de puiser dans d’autres savoirs que tu ne trouves pas que dans les livres ou à la l’université, car entre temps, j’ai cheminé : j’ai eu des enfants, mon couple a pris 20 ans de plus, j’ai perdu des proches, des emplois, fait des rencontres impactantes…

Qu’est-ce qui est plus facile/difficile en travaillant à la maison ?

Quand j’étais salariée, le plus difficile était au début de bien délimiter le temps professionnel du temps personnel et de ne pas travailler trop. Du fait de l’absence de temps de trajet et de rituel de transition, il est facile de prolonger ta journée de travail.
Les relations professionnelles manquent aussi. Le sentiment d’appartenance s’étiole vite.
Concernant mon activité en libéral, mon cabinet se situe sous ma maison. Afin de garantir la confidentialité à mes patients, sans restreindre la liberté de circulation des membres de ma famille, je me dois de veiller à coordonner les allers et venues des uns et autres et de ne pas trop impacter la vie de famille par mon activité. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle, pour le moment j’ai fait le choix de ne pas travailler le samedi.

Est-ce que ce nouveau travail que tu as vraiment choisi et adapté à tes souhaits te procure plus de satisfaction ?

Oui, sans l’ombre d’un doute ! Il faut être patient pour se faire connaître, et garder confiance.
Je me sens utile. Il n’y a pas d’ennui. J’apprends tous les jours.

Quels sont les conseils que tu donnerais à quelqu’un qui voudrait changer de métier, de région, ou les deux ? 

Changer de région, c’est facile. Il suffit de le décider. Il faut bien évidemment être conscient que tu as tout un réseau social à recréer (avoir des enfants scolarisés est un atout pour rencontrer d’autres personnes) et que selon la région que tu vas adopter, l’accueil sera différent.
En revanche, en PACA par exemple, trouver un emploi quand tu viens de la région parisienne est compliqué. Les salaires sont beaucoup plus bas, il y a bien moins d’offres et quand tu es une femmes de plus de 45 ans, ton CV est moins attractif ;-). Si le déménagement est un projet familial, il vaut mieux que l’un des deux aient dores et déjà un poste sur place.
Le changement de métier est parsemé de doutes et d’angoisse, mais quand il y a un moment  favorable pour le faire, que tu as de l’énergie, que tu sais que c’est l’orientation qui te fera du bien et que tu as une source de rémunération te permettant de ne pas te mettre en trop grande difficulté, il faut foncer ! Il faut du culot ou du courage, et surtout, le soutien inconditionnel de ses proches. Ma réussite, je la dois aux encouragements et aux témoignages sans faille de ma famille et de mes amis qui me redonnaient confiance en moi dans les moments de doute, d’envie de renoncer.
Je crois que pour réaliser un changement de vie, quel qu’il soit, il faut pouvoir avoir la liberté de se dire que rien n’est irréversible, ce qui n’est pas toujours le cas.
Que sommes-nous prêts à perdre pour tenter d’être plus heureux ?

Comment imagines-tu les 5/10/15 années à venir ?

Idéalement, j’aimerais, parallèlement à mon activité libérale, travailler 1 à 2 journées par semaine en milieu hospitalier, pour être vraiment « au chevet des patients » et retrouver le travail en équipe.

Merci Isabelle ! Si vous aussi vous avez choisi de « travailler autrement », n’hésitez pas à m’envoyer un mail, je serai ravie de vous interviewer !

  1. #1 par Nathalie Bellec le 27 mai 2020 - 13:31

    Merci Isabelle de donner la parole à des personnes qui ont des expériences de vie différentes.
    Cela montre bien qu’il n’y a pas qu’une seule vérité mais que c’est à chacun de la trouver.
    De notre côté quand on a monté le studio de retouche avec des free-lance répartis sur la France cela paraissait assez incongru comme business modèle. Et finalement avec cette crise tout le monde a senti combien, avec un esprit responsable, on pouvait y gagner..
    Nathalie

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    • #2 par Isabelle Prigent le 28 mai 2020 - 09:19

      Bonjour Nathalie, contente de te retrouver ici, et de savoir que WaooImage se tire bien de cette crise ! A bientôt 🙂

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  2. #3 par Emmanuel Hup le 30 mai 2020 - 14:41

    Aaaah ! quel plaisir d’avoir, via cet article très intéressant, des nouvelles de « Isa-Ma »… données par « Isa-Pri » 😉
    Au plaisir de se revoir un de ces jours dans le Sud, chères anciennes amies…
    Emmanuel (de chez Delph & Manu)

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    • #4 par Isabelle Prigent le 1 juin 2020 - 22:53

      Salut Manu, vous vous installez dans le Sud, vous aussi ? 😉

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      • #5 par Emmanuel Hup le 2 juin 2020 - 19:21

        C’est pas encore dans nos projets à court terme… mais cet été, on sera dans le Gard, c’est pas si loin 😉

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