« Ca gagne bien, les rédacteurs ! »

Elle est commerciale et s’est lancée avec des amis pour créer un magazine thématique semestriel. Elle m’appelle parce qu’elle a vu « ma pub » (vérification faite, « ma pub », c’est ce blog…) et qu’elle cherche un rédacteur.

– …et vous souhaitez que j’écrive des articles sur quelle thématique ? 
– bah, tout ! Pour meubler entre les pubs… Y’aura 200 pages, dont 150 de pub.

Hé ben, ça va être passionnant, ce nouveau magazine. Comme d’habitude, je n’ose pas écourter immédiatement, et puis je suis curieuse, et puis je me dis que je vois arriver un bon thème pour un billet de blog ! 😉

– Vous avez quel budget ?
– C’est le premier numéro, et nous ne sommes pas Crésus ! Donc, on a du budget, mais ce n’est pas énorme. Et il y aura 2 numéros par an, ce n’est pas un one shot.

Elle ne veut pas me dire combien, très bien !

– Quand vous dites « des articles pour meubler entre deux pubs », j’ai beau être une communicante, cela me pose un sérieux problème ! En tant que lectrice, je déteste acheter un magazine qui ne contient que des publicités…
– Non, c’est le texte qui est important, on est d’accord.
– Eh bien dans ce cas, il faut lui accorder une vraie valeur, et ne pas rechercher une seule rédactrice, mais plusieurs contributeurs, qui vont apporter leurs connaissances du sujet, mais aussi leur sensibilité, leur style, pour que le magazine soit riche et intéressant…
– Bien sûr ! Vous connaissez des gens ?

Nous y revoilà ma cocotte ! Moi aussi je sais éluder les questions quand j’en ai envie !

– Bien sûr, je connais des rédacteurs que je pourrais vous recommander.  Mais avant de les contacter, j’ai besoin de savoir quel budget sera alloué à la rédaction de ces articles.

[conciliabule avec son associée ] – Je comprends, mais j’sais pas moi, environ 1 500-2 000 euros pour un numéro.

– 1 500-2 000 euros pour 50 pages ? Je crois que vous n’avez pas vraiment d’idée du travail que cela demande : définir une ligne éditoriale, imaginer tous les sujets, trouver des personnes à interviewer, organiser les interviews, rédiger… Ecrire 50 pages demandera plusieurs jours de travail ! On ne peut pas là partir d’un tarif classique « au feuillet » en imaginant qu’on va être chez soi devant son ordi et écrire au kilomètre. Donc… en dessous de 10 000 €, je ne pense pas que cela soit possible d’écrire ces 50 pages ! » (bon, j’y suis peut-être allée un peu fort, mais franchement, étant donnée la thématique, je ne me sentais pas capable d’écrire plus de deux pages par jour – en comptant ITV et cie…, donc j’assume ce tarif !).

– Silence puis « Ah, ça gagne bien, la rédaction ! » 

Vous savez, quand on gagne 500 € par journée facturée et qu’on en reverse la moitié en charges et impôts, non, on ne peut se dire riche à la fin du mois ! Je suis désolée de ne pouvoir donner suite à votre proposition et vous souhaite bonne chance dans votre recherche« .

Encore un échange extraordinaire ! Cette personne, qui compte sans doute faire fortune en vendant plusieurs milliers d’euros chaque page de publicité, est prête à investir royalement 40 € par article…

 

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  1. #1 par Raphaël Y. le 27 mai 2014 - 09:55

    C’est toujours sidérant ces demandes de travail gratuit ou presque ! C’est aussi souvent dans le monde de l’édition, bizarrement.

    J’ai du mal à comprendre cette logique, surtout que maintenant dans l’édition, ceux qui produisent les contenus (Photo, texte technique ou reportage, …) maitrisent aussi les outils de publication et sont capables dans bien des cas s’auto-éditer.

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  2. #2 par Laurence Perchet le 27 mai 2014 - 13:41

    Bonjour Isabelle,
    C’est un vrai problème, la rémunération de la rédaction. Il y a une totale confusion entre la rémunération à la pige du journaliste, par ailleurs le plus souvent salarié (!) d’une rédaction qui lâche seulement 25% de charges, contre 50% pour le travailleur indépendant, et le travail d’un rédacteur pur, à l’image du fameux reporter qui va chercher la matière première pour écrire ! Je constate en Touraine qu’on me propose constamment un tarif au feuillet comme si, effectivement tu le précises dans ton article, je travaillais derrière l’ordi sans me bouger les fesses… ce que je n’ai quasiment jamais fait ! La recherche d’informations terrain, le temps passé dans les transports, pour l’interview, la cogitation avant de se mettre à l’écriture, et non à la réécriture (!) n’est pas prise en compte, la plupart du temps. C’est assez désespérant, car je viens en compétition avec des journalistes du cru, qui se sont imposés, salariés, et qui facturent à la pige à des tarifs réellement inaccessibles pour un indépendant… mais qu’il faut quand même accepter si on veut travailler. Comme pour ton papier d’hier, je reviendrai sur la crise, évoquée également par Harmonycom, le manque de professionnalisme de la profession chez les annonceurs en province, essentiellement, qui ne se rendent même pas compte de la qualité du travail que nous fournissons. Ce débat commence un peu à m’échauffer les oreilles, je ne te le cache pas. Quand je vois des journalistes déverser leur prose au kilomètre sans structure rédactionnelle (pas de titre percutant, pas de chapô, pas d’intertitre, pas de photo légendée, pas d’accroche ! et un nombre de caractères au tout venant…), je me demande qui des deux, du journaliste provincial qui a pignon sur rue et qui est encensé par un pseudo-public de connaisseurs, ou la consultante indépendante qui a travaillé le journalisme d’entreprise pendant 20 années avec des stages annuels pour se recadrer et continuer à se former, est le professionnel ?
    J’avoue que tu as touché un point sensible avec ton papier sur la rédaction, tu t’en seras doutée ! Tant mieux, je vois que nous sommes sur la même longueur d’onde, et ça me fait tellement plaisir ! Mais ne m’étonne guère de toi…

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  3. #3 par M le 27 mai 2014 - 17:46

    On est souvent sidéré par le tarif des autres professions… Allez voir un artisan, un électricien, un graphiste, un développeur web… Tous ces indépendants facturent à la journée un tarif qui semble exorbitant pour le grand public. Sans prendre en compte les charges (+comptabilité +formation +paperasse +intercontrats +…), mais surtout sans prendre en compte la qualité.

    Tous ces métiers font face à une compétence low cost.

    Le seul point positif, c’est qu’après une expérience malheureuse, les clients reviennent. Et rien de tel qu’un projet foiré à cause d’un prestataire bas de gamme (et pas cher) pour justifier de véritables tarifs !

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    • #4 par Laurence Perchet le 27 mai 2014 - 18:57

      Exact : j’en ai déjà parlé à plusieurs reprises dans mon blog. Le low cost tue l’art du vrai professionnel dans les métiers de la communication, en général…

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